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Deuxième partie

3. Analyses et commentaires des textes

                      

                    Le jardin des amours de Merlin et Viviane

                    La prison d'air

            Dans la traduction de Jacques Boulenger, le chapitre XX du poème Merlin l'enchanteur, sous le titre Viviane, énonce les données du problème à résoudre :

            Merlin quitte Carohaise à la fin du repas qui a suivi la victoire de Léodagan et de ses alliés sur les troupes de Claudas et s'en va dans la forêt de Brocéliande. La rencontre de Merlin et Viviane se fait, apparemment peu de temps plus tard, c'est-à-dire au début du mois de mai 474. La rencontre a lieu près d'une fontaine, non loin d'un étang. Viviane, qui est alors âgée de 12 ans (1), demande à Merlin de lui montrer des tours de magie. Celui-ci, apparemment très amoureux, s'exécute, trace un cercle sur le sol et fait apparaître un château et un groupe de jeunes gens et jeunes filles qui se mettent à danser. La fête dure de nones (vers 15 heures) à vêpres (vers 19 heures), puis le charme s'évanouit : les jeunes gens et le château disparaissent. " Mais le verger demeura à la prière de Viviane, et fut appelé Repaire de joie et liesse". (2)

            La traduction bretonne de joie (lat: gaudia), aussi bien que liesse (lat: laetitia) se fait en effet à partir de laouenn. Les philologues sont d'accord sur l'étymologie de ce mot breton laouenn :

            - selon Victor HENRY: d'un celtique *law-eno, gaulois -launos... racine LAW "jouir" (3),

            - selon Jean-Marie PLONEIS: "... dans ce même registre nous avons comme nom de personne Lévénes / Lévénez (du vieux breton louuinid = gaîté, bonheur)".(4)

            La comparaison avec d'autres langues indo-européennes nous donne l'anglais love, le germanique lief, le latin lubid (< libido), le sanskrit lùbhyati, etc, le sens général étant la joie, l'amour, les désirs amoureux, les états libidineux. (5)

            Cette racine laou-en, dont l'ancienneté est ainsi parfaitement attestée, a servi à élaborer un nom de personne sous une forme hypocoristique: Laouen-an "homme joyeux, homme de joie, homme d'amour, l'amoureux". Elle a fait concurrence à Gourlaouen = *viro-laou-en (6). Elle a servi aussi à désigner en langue bretonne le roitelet "oiseau de joie, oiseau d'amour". Mais rien ne permet d'affirmer, en contre-partie, que le nom de personne Laouenan soit tiré de celui du roitelet ni réciproquement. Ils peuvent très bien avoir été élaborés indépendamment l'un de l'autre à des époques différentes.

            Une fois de plus, c'est la consultation de la carte qui nous apporte une réponse, par le toponyme de Castel Laouénan, situé à 2,5km à l'ouest de Brécilien, toujours en la commune de Paule, aux confins de Plévin.

            On peut donc, de façon tout à fait objective, identifier la deuxième partie du nom de Castel-Laouenan à la forme hypocoristique Laouen-an de la racine Laouenn = joie, liesse, bonheur, amour et proposer d'y voir le Château de joie, le Château de liesse, le Château du bonheur, le Château d'amour.

            Le fait que dans le Roman de Gereint et Enide, le Verger de joie soit aussi appelé Clos du nuage (7), pourrait permettre, par translation d'un poème sur l'autre, de comprendre l'idée de Prison d'air : sorte de vapeur, aérienne et translucide, autre appellation du Château de joie que l'on trouve au chap. 50 de Merlin l'Enchanteur. (8)

            En ce qui concerne la description in situ de Castel-Laouenan, on peut affirmer ceci, de façon incontestable:

            - selon Louis Pape (A.22.163): placée sur un rocher, une forteresse circulaire à triple enceinte, datant sans doute de l'extrême fin du Bas-Empire ou du Haut-moyen Age, située près d'une voie romaine. (9)

 

Extrait de Frotier de la Messelière. 1933.

Le tracé ovale et les couleurs ont été ajoutées par JC Even

En rouge : Carhaix; en bleu : Brécilien / Bressillien; en vert Castellaouenan. Mezle désigne Maël-Carhaix

            - Vers l'est, la motte de Castel Laouénan se trouve à 2,5km du camp de Paule, Kastell bras / Castellodic, en cours de fouilles. Les deux sites sont en communication directe et matérialisée par la route de crête, qui correspond à peu près à celle actuelle de Glomel à Gourin. Par voie de conséquence, Castel-Laouenan est aussi en communication directe avec la fontaine de Saint-Symphorien et avec Brécilien, tous ces lieux étant en relation directe par le réseau routier gallo-romain ainsi qu'il l'a déjà été démontré auparavant.

            - Vers l'ouest, le site de Castel Laouénan est en communication avec une autre route verticale, allant de Carhaix à Langonnet et Hennebont (sortie 1 du schéma de Louis Pape), qu'elle rejoint à la chapelle Saint-Jean. Ce dernier toponyme n'est pas innocent. Il est tiré de celui du Minez Sant Yann, à la côte 296 et dont le nom actuel correspond très probablement à la christianisation d'un mont sous le vocable de Jupiter (Jov- > Jovinus > Jouan, interprété en Jean). Le cas est similaire à celui de Kerchouan, près de Quintin. (10)

i

Extrait de la carte IGN 0718-ouest : Langonnet

Bréssillien est indiquée en bleu; Castel-Laouenan est indiquée en vert. Le trait rouge rajouté représente une portion de la route militaire gallo-romaine de Carhaix (an nord), à Vannes (sud-est). Cette route tombe sur l'ancienne diagonale de la baie de St Brieuc (à l'est ) à la pointe du Raz (à l'ouest), aujourd'hui la départementale 3, en couleur orange. Le tracé ancien est repris un peu plus à lest de la carte, à St Conogan, en Glomel. C'est à l'aplomb de St Symphorien, au carrefour de Keramparc, que se trouve le camp de fouille où ont été découvertes les statuettes, dont celle à la lyre.

            - Castel-Laouenan est un camp de forme circulaire, constitué d'une motte entourée d'une douve. Il convient alors de rappeler une indication de la Légende :

Merlin trace un cercle et fait apparaître un château. (11)

Extrait du plan cadastral au 1/2500

Les hachures désignent les parcelles non remembrées. Le nord est à votre main gauche. Le chemin de crête Hillion / Pointe du Raz est à votre main droite

            - Castel-Laouenan se trouve sur un tertre, dominant une vallée marécageuse

            - Le nom actuel de la motte centrale de l'enceinte, figurant au cadastre, est Ar Menez bihan = la petite montagne. Les mots celtiques correspondant à menez, lui même issu du vieux-breton monid, correspondant au latin mons, sont, dans des proportions diverses : barr-, brenn-, briga-, cruc-, duma-, run-, etc. Parmi ceux-ci, nous pouvons retenir le cas de duma, qui est à l'origine d'une interprétation aberrante concernant le rocher voisin du Mont Saint Michel (au péril de la mer), à savoir un Duma-Belenos, le Rocher de Belen, devenant Tombelaine, pour finir en Tombe (d') Hélène (12)! Cette racine duma- a régulièrement été confondue avec tumulus = tombe. Ce n'est donc pas un hasard si localement, je puis le confirmer formellement, il est dit que le tertre de Castel-Laouenan est un tumulus !

 

Agrandissement du plan cadastral.

            Quoi qu'il en soit, la recherche du Tombeau de Merlin à cet endroit est parfaitement inutile, parce que cette idée de tombeau n'est qu'une pure invention du XIXè siècle pour le compte de la Forêt de Paimpont.

            La chose que nous pouvons cependant avancer, compte-tenu de nos diverses investigations, est que si l'on doit attribuer historiquement un ouvrage particulier à Merlin qui, il est bon de le rappeler à l'occasion, était un chef militaire de haut rang et un stratège, est bien ce Castel Laouénan = Château de l'Amoureux. Quant à dire qu'il s'agit de son tombeau, cela est une autre affaire. La réflexion est que, si l'on avait à désigner de façon aussi rationnelle que possible un hypothétique tombeau de Merlin, on pourrait penser à priori à ce site de Castel-Laouénan. Peut-être l'archéologie répondra-t-elle un jour à cette question.

notes : Jardin de Liesse

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